EU « est un autre » couleur  JE

 

Éloignée de Moldova, son pays natal, Doïna VIERU fait vivre sur la toile son espace interne avec ce qu’il contient du lieu premier où elle a ouvert les yeux au monde. Le geste de l’artiste convoque poétiquement la couleur autant que la brillance diurne dans des mouvements vertigineux afin de faire éclore sous notre regard des pousses de l’indicible, de l’insaisissable, de l’imperceptible qui donnent souffle aux images qu’elle signe de son nom.

Les traces mnésiques de son psychisme guident le pinceau de Doïna VIERU pour se nouer à une sensibilité chromatique tendre et osée. Ceci lui permet d’accomplir ses tableaux dans une vision fugace de réhabilitation de l’être par un engendrement spectral de soi à l’aide de l’huile entre les bords du cadre.

Incitée à l’effort de transmission dans un autre langage, elle tient à évoquer énigmatiquement le sujet de la délivrance. L’équivocité signifiante de ce terme ne peut qu’échapper à la parole. La délivrance bouscule la maternité dans son acception esthétique en tant qu’état de grâce, elle réintroduit du désir moins pur via un rappel incontournable de sa connivence avec l’acte de la  (pro)création.

Doïna VIERU tente de traduire son geste pictural en peu de mots qui n’expriment que ce qu’elle peut en dire consciemment. Au niveau de l’intraduisible, ses tableaux, suspendus entre « dire et taire », nous regardent par les pores des sinuosités saisissantes de son désir inconscient. L’artiste structure ainsi son fantasme d’écraser l’angoisse de mort par le maintien d’un mouvement incessant « naître – renaître » dans la densité protéiforme de la couleur de son œuvre de vie. Sa peinture aérienne ne manque pas de vigueur et, je dirais que son trait de pinceau induit une authentique émergence du souffle errant de la matière picturale. Doïna VIERU a le goût indéniable de brasser ensemble le crépuscule des pertes ombrageuses et l’aube des retrouvailles éclatantes pour y décanter sa propre transparence d’artiste et y accueillir notre regard au-delà du visible.  

 

Luminitza CLAUDEPIERRE TIGIRLAS

Psychanalyste –

Docteur en Psychopathologie et Psychanalyse de Paris 7.

Paysage abstrait

 

Il existe un chant de nostalgie qui traverse les plaines et marque les mémoires d'un temps dont il n'y a pas de souvenir. Pas de parole pour dire.

Premier moment de la peinture. Matière qui se rassemble, chante un arrière-pays, une terre lointaine et taille sous les contours, un paysage obscur. Le paysage fait apparaître un trajet menant des mémoires à la survivance d'une forme qui hante et se cherche. On reconnaît cette voix soudain, qui vient d'une terre apprivoisée par des mains de géant foulant le ciel sombre, affirmant la force du chemin et la vérité des pas dans le noir.

Les gestes de Doïna, en peintre, explorent les lointains en même temps qu'ils disposent, à rebours, les étendues mates et sombres sur les plages blanches. L'artiste sait comme intuitivement que la lumière adviendra de cette fouille et de cette langue apprise, revenue des plaines obscures. La lumière ou ce qui en est sa traduction : ombres, éclaircies, contrastes, jours et nuits qui se succèdent, crépuscules, cieux orageux, se rappellent aux couches sombres comme formes humaines elles- mêmes.

Au delà du noir, une harmonique particulière, « un champ mental » écrit Doïna reprenant Soulages, recherchés au bout du travail mené, tels la transfiguration de la matière et l'écho du paysage disparu.

Deuxième moment. Apparaît comme à contre-jour – lumineux et obscur – le vœu de toute peinture à rejoindre ce qui ne se voit pas, par le moyen du visible. Le noir alors, n'échappe pas à ce qui est vocation de l'art. Par le plus grand des paradoxes, en recouvrant par épaisseurs noires successives, le peintre ôte les voiles du visible et vient, par contrastes consécutifs, à approcher l'ouvrage espéré : toucher à l'invisible, à la présence vibrante et secrète des lieux et des choses advenant dans leur lumière. La trace – du chemin, du visible – apparaît sous le pinceau et disparaît à la matière pour entamer un autre chant et devenir immatérielle.

Ainsi, également, par le feu de la forge, l'artiste impose au fer à se tordre dans un graphisme qui rivalise avec la langue et emprunte à l'envol des oiseaux, et fonde dans le métal l'alphabet d'une matière transfigurée. La parole rendues aux choses, à l'inerte, à la couleur ôtée vient animer un jeu de formes, une vitalité, une autre voix pour un chant de toujours.

L'engendrement des formes par le feu, la lumière trouvée dans l'obscurité frôlent ainsi le principe alchimique en lequel tout acte de création vient secrètement puiser son sens.

 

Hélène Jacquier

Artiste peintre

 

“Si je devais jamais chercher un répit

dans cette monotonie de peine,

les nerfs tendus qui vont à la gorge

ne laisseraient pas échapper un son fêlé :

ce qui secoue mon crâne à le délabrer

Théodore Roethke, Silence

 

 

Depuis que je suis arrivée à l’Alliance Française de Quito, je croise de nombreuses personnes plus ou moins régulièrement. Dans le hall, nous nous saluons poliment. Assis côte à côte dans l’auditorium lors des événements culturels, nous commentons d’un ton complice, le spectacle qui vient de s’achever. A la sortie de la médiathèque, un sac rempli de livres, je regarde avec curiosité quelles seront leurs prochaines lectures.

Doina Vieru fait partie de ces personnes rencontrées dès les premières semaines de mon arrivée et qui deviendront avec le temps une sorte de fil rouge indispensable à ma compréhension et à mon intégration dans la vie et la culture équatorienne. Pourtant Doina est un peu d’ici mais surtout d’ailleurs et c’est sans doute cet entre deux qui fait l’originalité de son regard.

Née en Moldavie, Doina Vieru rejoint Paris pour étudier les Beaux Arts. Elle vit désormais depuis une quinzaine d’années à Quito. Doina peint, sculpte, élève ses enfants et suit en parallèle et par correspondance, des études de psychologie à l’université Paris 8. Non pas avec l’intention de se réinventer une nouvelle carrière mais par pure attraction pour l’étude du langage de l’âme. Vaste programme qui l’amène à se rendre régulièrement dans les locaux de l’Alliance Française pour étudier."

Ces éléments de parcours rapportés ici ne sont pas anodins car dans toute œuvre artistique on retrouve une part de soi.

Pour la première fois Doina Vieru expose ses sculptures pourtant réalisées il y a déjà plusieurs années. Alors que certains artistes créent avec pour objectif premier l’exposition de leurs œuvres, d’autres, peuvent parfois passer une vie entière ou un bon pan de leur vie en conservant ces œuvres dans l’intimité de leur atelier. L’exposition est alors ce moment où l’œuvre se révèle et se complète de son sens avec le regard du public. L’artiste m’expliquait récemment qu’elle avait fait le choix de ne pas nommer ses œuvres pour ne pas « diriger » la pensée du regardant. Le public doit être libre de son interprétation.

Peintre avant tout, Doina Vieru a souhaité pour cette exposition, mettre en miroir deux pratiques artistiques, deux périodes de création, deux matières et deux champs chromatiques. Cependant même les peintures présentées ici ne sont pas exactement peintes. La peinture à son tour est presque sculptée, le sintra* est creusé comme avec un rifloir, la toile est striée, burinée. Le dessin apparaît sous une multitude de sillons qui s’opposent et s’enchevêtrent dans une danse silencieuse.

L’abstraction est la règle chez cette artiste qui cherche davantage à interroger qu’à dire ou raconter. Le fer vient ici affronter des peintures où le noir domine davantage comme un état d’esprit que comme une couleur.

Le geste est vif, parfois violent et toujours physique.

L’esprit des nihilistes n’est jamais loin et Doina préfèrerait sans doute que l’on définisse son œuvre comme « mélanomane ». Le concept est mis en place par l’écrivaine franco-canadienne Nancy Huston, dans son essai « Professeurs de désespoir» et signifie une forme de passion du noir, terreau des écrits de Cioran, Beckett et plus récemment Houellebecq,...par opposition, l’auteur défend une prise de distance nécessaire à un jugement nuancé. « La vie n’est ni absurde ni pas absurde, elle est ce que les gens en font. »

Ainsi, au-delà de « mélanomane », l’œuvre de Doina Vieru ne serait-elle pas davantage l’expression de l’impulsion créatrice d’une forme de tremblement, par référence à la « femme qui tremble » de la romancière et essayiste Siri Hustvedt. Celle qui porte en elle la fragilité de la mémoire, l’inconscient du souvenir et le doute du présent. Le tremblement qui peut naître de la « mélanomanie » est aussi sa force, son don, son inspiration créatrice. Le mot « tremblement » est utilisé ici davantage comme un concept, un symbole, que pour décrire un effet physique perturbateur. Du « tremblement » surgira la nécessité de création et la possibilité de l’œuvre. De l’œuvre naîtra la rencontre avec autrui, le dialogue, l’échange sensible et l’émotion.

 

Fanny Pagès

Directrice culturelle de l’Alliance Française de Quito

*matière utilisée pour toile

MELANOMANIA

 

En quelques mots…

 

 

Mélanomanie, obsession pour le noir… Guillaume Apollinaire désignait par ce mot  l’engouement pour l’art tribal, nègre en particulier qui exaltait la culture occidentale au début du vingtième siècle. Nancy Huston le reprend dans un nouvelle perspective : passionné par le noir, dans un sens obscur, nihiliste, néantiste… Même mon prénom, Doina, porte en lui un signifiant mélanomane : c’est le chant roumain de la tristesse et de la nostalgie, « dor » intraduisible. Si bien dans notre culture occidentale le « noir » évoque  la désolation, le deuil, l’obscur et le ténébreux mélancolique je le préfère  dans son acceptation première, comme couleur (ou non-couleur).   

Et afin de dépasser cet exercice euphémistique  du noir en tant qu’africain ou quasi-suicidaire, je choisis le  concevoir en termes picturaux et scientifiques, comme lumière,  la source élémentaire des sensations visuelles. L’œil humain ne perçoit rien au-delà des couleurs spectrales: du violet jusqu’au rouge.  La perception des  couleurs est assurée par des systèmes couples chromatiques à coté du système achromatique blanc-noir. Au regard de la science, le noir ne serait même pas une couleur: en effet, « en mélangeant les trois lumières monochromatiques, bleue, verte et rouge largement séparées dans le spectre, on peut reproduire toutes les nuances spectrales y compris le jaune et le blanc, mais à l’exclusion du noir et du marron qui ne sont pas des couleurs spectrales »[1].  Ce dit-achromatisme scientifique à été saisi par les artistes peintres qui ont considéré depuis longtemps le couple blanc-noir comme achromatique et le noir commence à être utilisé comme couleur que dans la modernité.

Pour Soulages, le noir devient outrenoir : «outrenoir pour dire : au-delà du noir une lumière reflétée, transmutée part le noir. Outrenoir, noir qui cessant de l’être devient émetteur de clarté, de lumière secrète. Outrenoir, un champ mental autre que celui du simple noir »[2]…  En ce qui me concerne, la distinction où «  le blanc serait réflecteur et le noir absorbant » m’amène à déduire qu’en fait  l’achromatisme,  serait la somme de toutes les couleurs.

Cette exposition, dont le nom invoque les variations sur le noir se veut un témoin de la richesse chromatique là ou elle n’aurait pas dû soi-disant exister.  La couleur subtile de toutes ces sculptures noires en fer est liée à un matériau, à une époque et à un lieu. La construction de ce corps de sculptures a eu lieu quelques années auparavant dans le cœur de l’Amazonie équatorienne. Cette immensité, bien nommé « l’enfer vert », l’explosion environnante des couleurs a engendré  un travail en ferraille par le feu de la soudure. Le contraste entre feu et vert n’est pas déplacé, car Goethe lui-même décrit comment la vision du fer incandescent dans une forge donne lieu, lorsqu'on regarde ailleurs, à la persistance d'une image verte.

Le noir apparent du fer  n’est qu’une illusion du visible. La qualité haptique de sculpture, sa tridimensionnalité et la texture jouent  dans ce jeu  d’ombres et de lumières et créent des nuances, ou comme le dit Soulages : « la texture du noir … matière matrice de reflets changeants ».  le noir que je fais mien n’est pas un noir absolu, il a toutes les nuances du  temps passé sur la ferraille, des traces d’oxydation,  des taches d’origine inconnue et de la soudure avec sa teinte argentée.  

Les sculptures représentant un temps et une structuration  à partir des fers vieillis se joignent  à un travail plus récent, comme pour lier époques et antinomies. Sur fond blanc d’un matériel moderne de polyuréthane  (sintra) et sur des cartons j’opère un travail de déconstruction et de ravinement. Le noir, les noirs car il y en a beaucoup,  étalé sur le support est ensuite taillé, arraché, excavé et découpé en donnant ainsi au dessin une dimension sculpturale et une texture topographique du bord et du creux.  De cette façon j’essaie d’instaurer un dialogue antinomique entre sculpture et dessin, par articulation des contraires : blanc-noir, construit-déconstruit, plein-vide avec lumière  qui donne de la couleur au noir et crée du noir dans le blanc.

 

Doina Vieru

 

[1] Bonnet, C., « Quelques bases neurophysiologiques de la perception visuelle et auditive »

 

[2] Soulages, 2002

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